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« Pour qui j’écris vraiment ? » ou l’art de se poser la question

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Voici la question qu’un écrivain qui se dit africain et qui se plaint que les Africains ne le lisent pas devrait se poser : « pour qui j’écris vraiment ? » Comme vous savez, se poser des questions est un acte de courage vis-à-vis de soi-même, puisque cela nous donne l’occasion de renverser nos préjugés et nos idées préconçues. Il ne faut surtout pas chercher ici de réponse rapide, hâtive. Car, ce serait alors laisser entrer par la fenêtre les préjugés que l’on avait cru chasser par la porte. Non, ce genre de questions doit rester le plus longtemps possible à l’état de question, elle doit infuser dans l’esprit. Je pense ici à la dégustation du vin. Je ne suis pas un grand connaisseur de vin, mais l’image du rituel de la dégustation est celle qui s’impose à mon esprit. On fait tournoyer le liquide dans le verre à pied, on le porte à son nez, on trempe la langue, on aspire une gorgée que l’on fait circuler dans la bouche, de manière à être submergé par ses tanins. Puis, on avale. Ce ritue

Sauver la ville – Jour de vernissage

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  La veille, avant de me mettre au lit, je refis le parcours du Promeneur de la nuit dans Sauver la ville. Au terme de cette traversée fulgurante, je répétai  à mon corps, ce compagnon fidèle : « Tu te lèveras demain à 7 h», jusqu’à m’enfoncer dans mes propres abysses. C’est un rituel auquel je me livre quand j’ai un rendez-vous important : je parle à mon corps, et par bonheur il m’écoute. Je ne rêvai pas. Du moins, je ne me souviens pas d’avoir rêvé. A 7h, mes paupières s’ouvrirent. Je m’étirai pour chasser les restes de sommeil. Je tendis la main vers mon meuble de chevet et m’emparai des Rêveries de Rousseau, le récit poignant d’un homme trop sensible pour supporter la méchanceté de ses semblables, transformés en monstres par l’intérêt. Je lis deux pages et rangeai le livre, non sans méditer sur cet extrait : « Ainsi tous nos projets de félicité pour cette vie sont des chimères.» Je sortis du lit, allumai la machine à café ainsi que mon ordinateur portable. Le soleil brillait d’une

La chose des « Blancs » ou de l’architecture du pouvoir au Cameroun

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  Le 1 er janvier 1960, le Cameroun sous mandat français accède à l’indépendance. La ville de Yaoundé, où se déroule la proclamation est quadrillée par les militaires. La peur règne. La veille, 6 personnes sont abattues à coups de machette. Le 30 décembre à Douala, un commando tente de prendre le contrôle d’un poste de gendarmerie et de l’aérodrome. On dénombre une centaine de morts. Depuis 1957, les nationalistes camerounais se sont rebellés contre cette indépendance tronquée qui selon eux est la continuation du colonialisme par des voies détournées. Il faut avouer que les colons ont écarté tous ceux dont les vues sur l’avenir du Cameroun divergeaient des leurs. Ils ont confié les rênes à leurs obligés dont le chef de file est Ahidjo. L’une de ses premières décisions est de réfectionner le palais du haut-commissaire devenu palais présidentiel. Le marbre est importé par avion d’Italie. Spatialement, Ahidjo quitte la résidence du Premier ministre au lac pour le Centre administratif. Le

J'aime ce livre ! Patrice Nganang a lu "Sauver la ville"

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Je lis assis, couché, debout, selon le livre. Celui-ci, je l'ai lu debout, et je me rends compte, c'est sans doute l'attitude qu'il faut adopter: car ce sont des poèmes scandés en fait, beaucoup plus scandés qu’écrits. La convention de la publication a imposé une typographie spacieuse - ou est-ce la suite graphique de 'Les Seins de l'amante' ? C'est Timba Bema qui va nous dire. La première chose évidemment est que ces poèmes sont lisses - parfois il y'a une rupture camerounaise qui surprend, et fait rire, réjouit. Me réjouit, car je n'aime plus les poèmes lisses. Je lisais, et je me rends compte soudain que, de toute la littérature camerounaise que je connais, voici le premier livre qui a mis dans son cœur, une victime bamiléké, car Moukem est bien Bamiléké, Bafang, n'est-ce pas? Nous avons grandi avec des textes de toutes sortes qui nous ont fabriqué des personnages bamiléké hideux - quand écrits par des non-Bamiléké. Et Timba est Sawa. Ce

Challenge "Sauver la ville" - Votre opinion compte.

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En Afrique comme partout ailleurs dans le monde les hommes et les femmes aspirent à une vie meilleure. Pourtant, les raisons de croire en des lendemains qui chantent se réduisent comme peau de chagrin.   Le but de ce challenge est de vous inviter à répondre à la question : «Peut-on changer la société ?» Oui, peut-on changer la société pour le bénéfice de tous et de chacun ?   COMMENT PARTICIPER ?   Il suffit de filmer votre réponse avec votre smartphone et de poster votre vidéo dans les réseaux sociaux (YouTube, Instagram, TikTok, Facebook) accompagnée du hashtag #sauverlaville   Celles et ceux qui le souhaitent peuvent m’envoyer leur vidéo sur timba.bema@gmail.com . Elle sera montée par un professionnel et diffusée sur toutes mes plateformes.   DURÉE DU CHALLENGE   Le challenge commence le 27 octobre 2021 pour une durée illimitée.   RÉCOMPENSE   L’auteur.e de la vidéo la plus vue sur toutes les plateformes confondues recevra un exemplaire dédicacé de mon

Peut-on sauver la ville de sa destruction programmée?

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Le poème de ma ville, Douala, entrera bientôt dans la fameuse bibliothèque de Babel où en fait il se trouvait déjà dans une infinité de versions et de langues.   En attendant de le lire en français et en duala dès ce 13 novembre 2021, voici un extrait du premier de jet. Avec le temps, c’est devenu une odyssée de 154 pages.   —————   Nkongmondo est le quartier de la révolte C’est aussi le territoire d’un premier amour   On y allait en ce temps-là voir Pivoine Ah, charmes d’une beauté aperçue dans la rue, au hasard d’une promenade d’été   Low e Ainsi que les ancêtres ont nommé cette saison Est le règne de la chaleur humide et du sable blond   Alors, les corps se rangent sur les trottoirs, guettant ce courant d’air qui dissipera momentanément la fine pellicule de sueur sur leur peau D’autres se lancent au hasard des rues, bruyantes et ouvertes aux mille possibilités de la nuit grise et rose, couleur de l’été, couleur de   Low e Déambulation paresseu

Pour qui sont les morts qu'on pleure tout bas ?

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  Pour qui sont ces morts Qui sont ces morts Ces morts Qu’on pleure tout bas ?   En 1916, la France et l’Angleterre se partagent la colonie allemande du Kamerun . Le territoire placé sous la tutelle de la France accède à l’indépendance en 1960 sous le nom de République du Cameroun. Quant au Southern Cameroons , le territoire placé sous la tutelle de l’Angleterre, il accède à l’indépendance en 1961 par son rattachement à la République du Cameroun. Les deux états forment alors une fédération qui est dissoute en deux actes : en 1972 par voie référendaire et en 1984 par décret présidentiel. En 2017, des enseignants, des avocats et la société civile de l’ancien Southern Cameroons dénoncent son démantèlement. La réaction de Yaoundé est radicale : Paul Biya les qualifie de « terroristes sécessionnistes » et leur déclare la guerre. Au début du conflit, on compte les morts, on recueille leurs noms, on dresse une liste, pour se persuader qu’ils ne sont pas tombés pour rien. Sinon, p

Petit Pays ou l’impossible transgression

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L’irruption de Mancho Bibixy dans l’espace public comme l’homme de la Coffin revolution interroge forcément sur la place que le cercueil occupe dans l’imaginaire collectif, et surtout les usages qui en ont été faits, en dehors de rituels mortuaires et de résurrection, de temps en temps mis en scène par les pasteurs des églises dites éveillées. Le seul autre exemple que j’ai trouvé dans la partie francophone est Petit Pays. Il est aujourd’hui entré dans les annales de la musique et son parcours est très intéressant à étudier, puisqu’il symbolise une réussite 100 % camerounaise, en ce sens qu’elle ne doit rien à l’industrie ou aux institutions musicales occidentales. Dans les années 60 à 90, pour des raisons techniques et surtout d’opportunités, les musiciens devaient s’exiler, principalement en France, en raison de la langue en partage et de l’histoire imbriquée des deux états. Petit Pays immigra clandestinement en France. Il enregistra deux albums qui connurent un grand succès. Il s’a

Requiem pour Fadimatou et Ousmane

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  I —        Tu te demandes en boucle : quel est donc ce pays où on tue femmes et enfants comme du gibier ?   La voix, tu entendais encore et toujours la voix. Pour la noyer tu as avais mis ton casque et poussé à fond le volume. Pourtant, tu entendais toujours la voix.    Elle marchait, son garçon sur son dos. Il ne devait pas avoir un an, mais son visage était celui d’un adulte qui avait déjà compris toute la tragédie de ce monde. Son monde. Elle marchait, d’un pas mal assuré, elle n’était plus là, sur ce chemin sablonneux qui la conduisait au pied de la montagne, parce qu’elle avait compris, les heures étaient pleines et rondes.    L’autre femme marchait à ses côtés, elle tenait sa fille par la main. Pour elle, pour Fadimatou, qu’elle appelait Fadi, que tout monde appelait ainsi, Fadi, Fadi-Fa, elle marchait, aussi. Mais, en vérité, sa culotte était mouillée et son urine ruisselait sur sa jambe pour former une traine que les pas des militaires derrière elle effaçaient. Même les trace

Vers un boom de la littérature africaine en France ?

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Dans un article paru en septembre 2020 dans Literary Hub, Alvaro Santana-Acuña explique comment les éditeurs espagnols, pour élargir leur marché naturel à bout de souffle, suscitèrent le boom de la littérature sud-américaine dans les années 60. La mesure de ce succès est le nombre de tirages, mais aussi de prix espagnols remportés par les écrivains sud-américains, ainsi que le prix Nobel de littérature, l’étalon international. On en compte six à ce jour : Gabriela Mistral (1945), Miguel Angel Asturias (1967), Pablo Neruda (1971), Gabriel Garcia Marquez (1982), Octavio Paz (1990) et Mario Varga Llosa (2010). Des écrivains connus et lus à travers le monde et dont certains le seront encore dans 100 ans. Pour en arriver au prix Nobel de littérature, des ingrédients ont contribué à la montée en puissance de la littérature sud-américaine. On peut notamment citer : la starisation des écrivains, la marchandisation de la littérature (dans le sens de sa démocratisation ou popularisation), le for